Le Yukon a toujours été, dans l’esprit de plusieurs, l’éden naturel du Canada. Une région surdimensionnée où tout est géant, des saumons aux ours, des aurores boréales au soleil de minuit. Activité hivernale appréciée partout sur le territoire, la motoneige y règne vraiment en reine incontestée…

 

Au Yukon, on ne fait pas de la motoneige, on « joue » à la motoneige. Les Yukonnais commencent très jeunes à pratiquer ce jeu qui leur permet de demeurer d’éternels enfants. Lorsqu’on voit Wade Istchenko s’envoler au-dessus des lames de neige, on lui donnerait 13 ans plutôt que 43. Quand Tom Bazzell flotte sur un nuage blanc, ce colosse ressemble tout à fait à un ado mordu de sport extrême. Même les Yukonnais d’adoption se sont mis dans cet état d’esprit ! Lorsque Thomas de Jager fait éclater la surface enneigée sur la rivière Takhini, ce n’est plus un Allemand rigoureux et rationnel qui chevauche la motoneige. C’est l’enfant que le Yukon a fait renaitre en lui. Quand Marc Daigle, l’Acadien du Nouveau-Brunswick, creuse un profond sillon sur le lac Laberge et se met de la neige plein la figure, il a le sourire du petit gars espiègle qui vient de découvrir un nouveau terrain de jeu et qui se promet bien d’y rester.

Un monde de personnages

Qu’ils aient été rencontrés à Whitehorse ou à Haines Junction, tous ces personnages représentent fort bien la vraie nature du Yukon. La nature humaine ! Héritiers de sang ou d’esprit des fameux chercheurs d’or du Klondike, ils perpétuent la mentalité rebelle et insoumise des aventuriers qui ont risqué le tout pour le tout en se jetant dans la gueule du loup. De ceux qui sont venus des États-Unis, d’Europe, du Québec et d’ailleurs au Canada pour cueillir la fortune dans le lit des rivières, sans se douter du calvaire qui les attendait. Des milliers y ont laissé leur peau. Plusieurs sont repartis les poches pleines. Les rares qui sont restés ont trouvé leur trésor dans une valeur qui leur demeure inestimable : la liberté.

Avouons que plusieurs d’entre eux ont quelque peu ramolli depuis que Whitehorse est une ville de fonctionnaires, mais il en reste des vrais. Il y a même encore de ces chercheurs d’or qui portent une longue barbe grise et un large chapeau. On peut toujours voir leurs claims sur le flanc des montagnes.

Sorti tout droit des romans de Jack London ou de Robert Service, le véritable héros du Yukon est toutefois le musher. Celui qui consacre sa vie à élever une meute de chiens de course et à les entrainer afin de réaliser le rêve suprême : participer à la plus difficile des épreuves, le Yukon Quest. Une course de 1 600 km entre Fairbanks (Alaska) et Whitehorse, en passant par la légendaire Dawson City. Le Québécois Normand Casavant, de la région des Laurentides, est de ceux-là. Tout en chantant au fil de l’épreuve, il a terminé 10e le 26 février dernier après 11 jours et 15 heures de course. Un autre qui veut aller vivre au Yukon !

D’autre part, plusieurs mordus de plein air travaillent à la seconde activité économique après les mines : le tourisme. Pour Thomas de Jager et son épouse Kelly, qui dirigent l’entreprise Yukon Wide Adventures, c’est l’amour du canot qui l’emporte en été et la motoneige occupe une très large place en hiver. Wade Istchenko et Tom Bazzell, associés dans Kluane Ridin’ Adventure Tours, sont deux guides de pêche réputés qui travaillent en été pour la plus belle pourvoirie du territoire : Dawson Trail Lodge. Pour eux, durant les sept mois que dure l’hiver, la motoneige l’emporte sur tout le reste.

 De l’été à l’hiver

En été, le Yukon devient la destination rêvée pour les caravaniers québécois qui aspirent à l’atteindre en VR. À bord de leurs véhicules, ils traversent tout le Canada pour parvenir au Yukon et finalement se rendre jusqu’en Alaska. Le voyage d’une vie !

En hiver, le Yukon « tombe tranquille » pour ainsi dire. Les hôtels de Whitehorse, sa capitale, doivent se contenter de la clientèle d’affaires. On y voit aussi quelques enragés de grands espaces glacés qui viennent d’Allemagne ou du Japon principalement pour vivre une expérience de traineau à chiens.   

 

Les chemins gelés

Oui, le Yukon a subi les assauts de ceux qui ont fouillé ses entrailles pour en extirper l’or et l’argent. On travaille encore à cautériser les plaies alors que maints grands espaces sont désormais placés sous verre dans des parcs nationaux où s’ébattent des troupeaux de bisons, des hardes de caribous et des bandes d’orignaux ou de wapitis. La motoneige est interdite dans ces réserves, mais il reste quand même infiniment de terrain où jouer sur ce territoire juste un peu moins grand que la France.

De même que les chercheurs d’or du Klondike ont emprunté les grandes rivières du Yukon pour atteindre leur destinée, les amants de l’hiver utilisent les cours d’eau figés sous le froid pour explorer cet immense territoire inviolé. Du côté de Whitehorse, le fleuve Yukon, avec ses 3 185 km de longueur, constitue la principale voie de déplacement tandis que dans la région de Kluane, au sud-ouest, les motoneigistes sont plutôt des adeptes de montagne et de grands lacs.

Il est facile de comprendre ce qui attire les motoneigistes ici. Alors que, chez nous, nous roulons sur des milliers de kilomètres de sentiers balisés, entretenus et fédérés, ici, ce sont les rivières qui servent de route. Au lieu de rouler sur la Trans-Québec No 5 puis de bifurquer sur le sentier régional No 532, on emprunte d’abord le fleuve Yukon puis on tourne à droite sur la rivière Telsin. On s’élance aussi sur les 50 km d’horizon du lac Laberge qui éblouit sous un soleil de plomb.

Pas de règles

Sur cette large autoroute poudreuse, nul sentier balisé, pas de signalisation, pas de surfaçage ou presque… Il est encore loin le jour où les Yukonnais iront sur le même chemin que tout le monde et se laisseront dicter le sentier à suivre. Ici, la loi est inutile et, même si on en tenait compte, il n’y aurait personne pour l’appliquer.

L’essence même du plaisir de faire de la motoneige au Yukon tient au fait de s’amuser librement dans la neige, de filer sur les lacs puis d’explorer la multitude de sommets blancs qui pointent vers le ciel. La notion de « tourisme à motoneige » comme on la connait au Québec n’existe pas. Personne, sauf exception, ne se sert de la motoneige pour aller passer une fin de semaine à l’hôtel, dans le village voisin. On s’en sert plutôt pour participer aux poker runs, ces rallyes où les participants doivent obtenir la meilleure main de poker possible, ou pour se rassembler au pied de falaises où les têtes brulées du coin essaient d’impressionner en grimpant toujours plus haut sur des parois enneigées toujours plus escarpées et dangereuses. On organise aussi des courses sur des chemins miniers inutilisés en hiver et même sur l’Alaska Highway, qu’on ferme pour l’occasion. Des journées de 200 km ou 300 km à se promener ? Connait pas ! On ne peut même pas se l’imaginer. Ici, lorsqu’on a fait 40 km ou 50 km dans une journée, c’est une grosse journée. Il faut dire que 50 km de poudreuse et de montagne au Yukon, ça vous épuise pas mal plus que 300 km de sentier surfacé… Et ça fait comprendre que la motoneige, ça peut aussi être une activité cardio.

Texte et photos : Yves Ouellet
Magazine Camping Caravaning, vol. 16/no 8, décembre 2010-janvier 2011.

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