Alors que tous les snowbirds fuient le Québec dès les premiers signes annonciateurs de l’hiver, Gilles Lemieux et son épouse Lorraine Couture entreprennent une nouvelle expédition de camping dans un élément qui leur est familier et qu’ils aiment : le froid. 

Gilles Lemieux est l’un des grands spécialistes québécois du froid, une manifestation climatique qu’il a étudiée sous presque toutes ses coutures. Professeur émérite à l’Université du Québec à Chicoutimi, ce géographe retraité et sa douce moitié, Lorraine, qui a œuvré dans le monde de la santé, ont toujours été de grands amateurs de camping et de plein air. Ils ont pratiqué ces activités partout dans le monde, parfois dans les conditions les plus extrêmes. Ces Saguenéens ont bourlingué toute leur vie et, même si Gilles a maintenant passé l’âge vénérable de 70 ans, rien ne semble encore les ralentir.

Fou du froid

Son engouement pour cette saison décriée par tant de Québécois ne date pas d’hier. Gilles Lemieux, comme certains de ses confrères les plus proches, compte au nombre des disciples d’un maitre qui l’a fortement influencé, Louis-Edmond Hamelin. Ce géographe de la nordicité, comme on l’a appelé, lui a enseigné à l’Université Laval entre 1964 et 1967.

Arrivé à l’UQAC en 1975, son intérêt pour le Nord se concrétise immédiatement alors qu’il s’associe au Centre de recherche du Moyen-Nord. Il manifeste aussi un intérêt grandissant pour le territoire des monts Valin, sur lequel il rédige plusieurs mémoires qui serviront à étoffer les connaissances en vue de la création du parc national.

Gilles Lemieux et l’hiver… deux inséparables !

Géographe et spécialiste en aménagement des parcs de conservation, en tourisme d’aventure et en plein air, Gilles Lemieux aime profondément l’hiver et ne manque pas une occasion d’enfiler ses skis pour aller admirer la nature enneigée. Il cumule les expéditions à la dizaine et il reste peu de destinations d’aventure où il ne soit allé planter sa tente. Himalaya, Spitzberg, Groenland, Patagonie, Ellesmere, Baffin et Kamchatka ne sont que quelques-uns des noms exotiques épinglés sur sa mappemonde. Mais Gilles Lemieux demeure avant tout profondément attaché au Moyen-Nord québécois. À pied, en canot, en kayak ou en ski de fond l’hiver, il arpente depuis plus de 30 ans les montagnes, les rivières et les lacs des ZECs, des réserves fauniques et des parcs du Québec, des Chic Chocs jusqu’aux monts Otish en passant par les monts Valin et les monts Groulx. Il a d’ailleurs acquis la conviction que les monts Valin deviendront la Mecque des sports d’hiver d’ici deux décennies. Partout, il a évalué les potentiels récréotouristiques des territoires en fonction d’un développement harmonieux, intégré et viable.

Le froid : une question de perception

Son amour de la saison hivernale n’empêche pas Gilles Lemieux de constater une désaffection du grand public envers l’hiver et cela depuis plus de 25 ans. « C’est en partie causé par la psychose engendrée par le ton adopté par les météorologues dans les médias ainsi que par la venue des canaux qui diffusent la météo en boucle. Il y a 20 ans, on attendait la chute d’un mètre de neige pour parler de tempête. Aujourd’hui, il fait tempête avec 10 cm de neige ! Les vêtements de ville ne sont plus faits pour l’hiver. En auto, nous voudrions toujours que ce soit l’été et ne pas modifier nos habitudes de conduite. Avec le calcium et la neige salie de nos villes, l’hiver peut devenir détestable. Trop souvent, notre humeur du jour dépend des prévisions météo du matin. L’attrait et l’accessibilité des voyages dans le Sud contribuent à cette négation de l’hiver. Pourtant, je sens un nouvel engouement pour l’hiver qui se traduit par la popularité montante de la raquette, des produits touristiques hivernaux, des spas ou de la villégiature hivernale.

À cela s’ajoute une prise de conscience des baby-boomers quant à l’importance de l’activité physique. Il ne faut donc pas désespérer », conclut Gilles Lemieux.

Camping hivernal

Devant autant d’enthousiasme pour l’hiver, on ne se surprendra pas d’apprendre que le professeur Lemieux a adapté sa pratique du camping à la saison froide. Il avait déjà commencé à faire du camping l’hiver sur les monts Valin dans le cadre de ses recherches. Comme il y a près de sept mois d’hiver sur le massif des monts Valin, son terrain de jeu de prédilection, il a simplement décidé d’en profiter pleinement. De plus, après une quinzaine d’expéditions dans l’Arctique (Islande, Ellesmere, Terre de Baffin…) il en est venu à la conclusion que l’Extrême Nord est encore plus exotique que le tropical. « Dans le Sud, la température varie à peine le jour et la nuit ; il fait noir tôt, la nuit et le jour étant de longueur semblable ; tout le terrain est camouflé par la végétation. Tandis qu’au nord, le dénuement de la nature nous permet d’apprécier chaque particularité de l’environnement. »

Malheureusement, il déplore que, sauf quelques rares exceptions, les parcs ou les campings ne mettent pas quelques emplacements à la disposition des campeurs en hiver, qu’ils soient sans service ou avec électricité. 

 

La retraite en VR

Le temps faisant son œuvre, Gilles Lemieux a vu poindre la retraite et s’est souvenu de la petite autocaravane Ford Econoline qu’il avait utilisée lors d’un séjour au Costa Rica en 1967. « Le toit s’élevait carré sur quatre poteaux », se souvient-il. « Le rêve d’avoir un VR à la retraite était resté. J’ai donc fait l’acquisition d’un New West en 2003, avec la ferme intention de faire du camping 12 mois par année. J’ai choisi un modèle à quatre roues motrices, isolé pour l’hiver. Nous l’avons testé en allant passer quelques Noëls en altitude, jusqu’à -25 °C. Nous n’avons pas eu de problème en utilisant seulement une chaufferette à essence de 9000 BTU. Malgré le toit levé, nous avons atteint en une heure une température de 18 °C. Ceci me fait croire que la notion de confort en camping hivernal, c’est entre les deux oreilles que ça se passe. D’ailleurs, en général, le confort l’hiver est plus lié à l’humidité qu’à la chaleur. »

Quant au phénomène d’accumulation d’eau sur les parois ou les fenêtres du véhicule, que bien des campeurs connaissent pour le vivre l’automne ou après quelques jours de pluie, Gilles Lemieux affirme qu’il est contrôlé par l’échange d’air qui se produit grâce à la toiture de toile du Westfalia ainsi que par l’écoutille qui demeure entrouverte. « De retour d’une journée de ski de fond, il est certain que la première heure de chauffage est consacrée à faire sécher le linge. Le VR se transforme alors en salle d’étendage. En une heure, en s’aidant un peu avec la chaufferette du moteur, on arrive à sécher le linge au point de pouvoir le plier pour le lendemain. » Après avoir revêtu d’autres vêtements secs et un petit polar, Gilles et Lorraine sont prêts pour un festin culinaire et une bonne bouteille de vin. En fin de soirée, ils s’installent devant l’ordinateur portable pour regarder un film, les deux pieds sur la bavette du poêle, comme qui dirait. Lorsque vient l’heure du dodo, Gilles ferme complètement le chauffage et le couple s’enfouit sous le duvet épais des sacs de couchage qui sont conçus pour affronter les pires froids.

Après avoir connu le camping d’hiver sous la tente, ils apprécient d’autant plus le confort de leur New West qui leur permet de rester bien au sec. « J’ai même rarement vu les vitres embuées ou glacées le matin. Même s’il fait -15 °C dans le véhicule, l’eau n’a pas eu le temps de geler », affirme-t-il.

« D’ailleurs, la meilleure façon de protéger certaines choses du gel, comme les verres de contact, c’est de les mettre dans le réfrigérateur. Même s’il ne fonctionne pas, il conserve ses propriétés isolantes. » Le matin, il n’y a plus qu’à s’étirer le bras pour rallumer le chauffage et à lézarder une petite demi-heure au lit avant que la chaleur se réinstalle à l’intérieur. Quant aux batteries, un panneau solaire contribue à maintenir leur charge et il suffit de faire tourner le moteur quelques instants pour les gonfler à bloc.

En toutes saisons

Dans ces conditions, Gilles Lemieux trouve que le camping hivernal est plus confortable que bien des journées humides d’automne. Ce qui ne l’empêche pas d’apprécier le camping en toutes saisons et en tous lieux. Lorraine et Gilles, qui campent ensemble depuis 40 ans, adorent même renouer avec le camping sauvage et partir en expédition en kayak de mer durant plusieurs jours par exemple. Lorraine demeure effacée, mais sa discrétion cache une impressionnante force tranquille. À preuve, il y a quelques années seulement, elle a skié jusqu’au Pôle Nord avec un des plus grand aventuriers canadiens : Richard Weber. Alors que Gilles, tout au contraire, est un boute-en-train infatigable. Curieux de tout ce qu’il voit, il n’arrête pas de commenter ou de questionner. Musicien et chanteur de talent (il fait partie de Troïka, un trio musical spécialisé dans le folklore russe), il apporte sa guitare et ses cahiers de chansons avec lui en toutes circonstances. Autour du feu en sa compagnie, les soirées se passent à chanter et à rigoler ou à composer en groupe une chanson sur chaque expédition. Impossible de s’ennuyer avec eux !

Par Yves Ouellet
Magazine Camping Caravaning, vol. 16/no 8, décembre 2010-janvier 2011.

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